Journal du voyage au Zimbabwe

Voir le road movie

Ce journal avait pour but de rassurer ma famille pendant le voyage, mais j'ai fini par rajouter d'autres adresses d'amis et de collègues, et puis je l'ai compilé pour le partager avec tous!

24 avril 2009 : on s'en va au Zimbabwe!

Ce soir, à l'aéroport, Radio-Canada sera là! Ils font un reportage pour Une heure sur terre et veulent filmer notre départ... le problème, c'est que je serai en chaise roulante (!) aussi maladroit que cela puisse paraître. Sans vouloir insulter les personnes confinées aux fauteuils roulants, je dois jouer un rôle car on a manqué d'argent pour envoyer le décor par cargo!

Ça me rappelle la fois où j'ai enfilé 30 t-shirts un par-dessus l'autre pour pouvoir les amener à Édimbourg sans avoir à payer d'excédent de bagage...

Mais cette fois-ci, on s'en va en Afrique, et je suis excitée! Le voyage sera long - j'apporte un livre : Dinner With Mugabe (et non, je ne me ferai pas arrêter pour ça).

Alors, avec mes énormes souliers de claquettes en bagage à main, j'aborde mon aventure africaine avec confiance!

26 avril 2009 : on est arrivé au Zimbabwe!

Dans l'avion, après avoir vu plusieurs films sérieux - et toujours incapable de dormir - j'ai écouté « Madagascar » (des animaux africains avec accents New Yorkais faisant des bêtises). Le soleil s'est levé, et par le hublot, à mon grand étonnement : la savane, toute glorieuse. L'Afrique... pour vrai.

Ce qui me frappe chez les Zimbabwéens, c'est leur sens de l'humour. Une blague n'attend pas l'autre, et le sujet préféré est le désarroi de leur pays. Au bout de 5 minutes avec un Zimbabwéen, on a l'impression qu'on se connaît depuis des années.

Les tests de son sur le site voisin de l'hôtel baignent la chambre de doux chants africains... et malgré le fait qu'on monte un show avec un tiers de notre décor, dans un endroit où trouver quoi que ce soit est presque impossible, tout se passe bien grâce à des gens qui travaillent fort, de façon drôlement collaborative... j'espère qu'on a apporté suffisamment de t-shirts!

La chose la plus frustrante ici, c'est les communications: l'Internet est souvent dysfonctionnel et téléphoner de l'hôtel... trop compliqué. Faire de la monnaie? Impossible, il y en a pas. Pour les transactions, il y a juste des dollars US (ou rand sud-africains).

Le plus troublant, c'est qu'il y a encore des fermiers qui se font violemment virer de leurs fermes. Des terres riches sont abandonnées et la bouffe doit être importée.

Je vais enseigner demain à Chitungwiza... mon prochain message sera sans doute moins sucré.

1er mai : nouvelles du Zimbabwe

Il y a des choses sur les étagères maintenant, mais c'est BEN trop cher pour le Zimbabwéen moyen. Une pizza coûte $4 US, une petite bouteille de jus $3. Puisque personne n'a de la monnaie, il faut acheter plus qu'on a besoin. Ou, si on achète quelque chose à $2.75, on nous donne deux gommes ballounes comme monnaie. J'ai donné un dollar à un petit qui visiblement avait très faim... puis je me suis rendue compte qu'il ne pouvait acheter qu'un beigne avec ça.

J'ai donné un stage à Chitungwiza, une banlieue extrêmement pauvre d'Harare, pour une cinquantaine d'ados. Ils étaient très timides, sauf quelques super-doués : des danseurs, musiciens et chanteurs autodidactes... et éblouissants ! Surtout pour leur passion et leur joie de vivre. Il n'y a rien de déprimant chez ces gens - sauf leurs alentours.

5 mai : on quitte le Zimbabwe

Trop tôt!

Je n'ai pas pu écrire depuis qu'on a commencé à jouer. Ça s'est super bien passé! Même la dernière, quand les rails qu'ils nous ont fourni ici ont lâché. Alors que je N'AIME PAS improviser, je l'ai fait - et je me suis surprise de mes astuces! Dans la scène où je sers le « thé », n'en ayant (évidemment) pas assez pour tous, Victoria a envoyé le public au foyer pour en chercher leur expliquant qu'en attendant, on pourrait réparer le rideau.

Les faire revenir dans le jeu était moins évident... Victoria est apparue en avant du rideau de scène (qui était fermé), en criant « Ah! Vous voici! Je vous cherchais partout! J'ai réparé le rideau - je l'ai fait moi-même! », retombant ainsi sur ses pieds, exactement là où elle avait laissé. Fiou!

Le public zimbabwéen occupe la première place avec les Mexicains comme « meilleur public au monde ».

Après nos deux (derniers) shows de samedi, on a pu voir d'autres spectacles dimanche. J'ai vu une pièce des plus touchantes, Allégations, qui traite de l'invasion des fermes au Zimbabwe. J'ai vu aussi Les deux gentilshommes de Vérone joués par deux acteurs zimbabwéens superbes. Alors que la plupart des spectateurs payants étaient blancs (les Noirs qui sont encore plus pauvres étant debout) l'humour était tout à fait africain. Tout le monde (sauf moi) riait fort aux blagues en shona (la langue indigène). Les Blancs ont adopté autant (sinon plus) la culture noire que les Noirs n'ont adopté la culture blanche.

J'ai vu aussi un spectacle de danse... qui n'était pas bon.

Je me suis régalée d'étreintes, de compliments et de larmes (agréables) des gens qui me croisaient pendant la journée. Tout le monde m'appelle Victoria.

J'ai discuté longuement avec divers individus, à propos de l'embarras du pays... la pertinence du festival... le passé, le futur... comment raconter ces discussions nuancées? J'ai besoin de temps pour digérer.

On a rencontré des gens merveilleux qui nous ont planifié toute une journée de congé, comportant une visite au parc pour voir des animaux sauvages, un marché dehors...

Or tous les matins, j'ouvre le rideau pour faire rentrer l'éclat du soleil africain. Alors ce matin, j'ai dit à haute voix : « et maintenant - voici le so... LA PLUIE? » Des torrents.

On a eu une belle journée pareil. Empilés dans le 'pick-up' de Sue qui nous a amenés chez elle, où on a tourné des images de son chat (qui est moitié sauvage, et 100% africain!). On a fait des achats chez des artisans (à l'intérieur), puis on a eu une demi-heure au marché en plein air où nous avons contribué à l'économie zimbabwéenne.

J'ai donné des cadeaux monétaires à 3 personnes qui, j'en suis sûre, partageront avec d'autres dans la communauté artistique dans le besoin. Il y a encore eu des larmes (agréables).

7 mai : de retour

On a appris hier que le CALQ nous a refusé le financement pour notre projet au Zimbabwe - une troisième fois - et ce, après avoir reçu $3 millions pour compenser les coupes fédérales dans les fonds pour la tournée internationale. C'est choquant, pour dire le moins.

Surtout maintenant que je sais à quel point ce projet valait l'investissement!

Des gens de toutes les couleurs (Noirs, Blancs et « Colorés », le terme zimbabwéen pour les races mélangées) ont été inspirés par Victoria... même ceux qui ne l'ont pas vue, car ils travaillaient 24/7, organisant les activités des artistes, nous conduisant, nous aidant avec ci et ça... portant fièrement nos t-shirts et toujours avec de large sourires - car c'est excitant de faire partie du plus grand festival en Afrique. Ils ont rencontré des artistes de partout; ils ont vu comment on fonctionne en tournée, et comment on dépend d'eux, les considérant comme des collègues précieux.

On a rencontré des Blancs qui vivent sans eau courante... J'ai donné $50 à une artiste dans la soixantaine qui ramasse l'urine des chevaux (je ne me souviens plus pour quoi faire) pour gagner un peu de sous. Avec ce don, elle peut maintenant acheter de la peinture pour son projet de décor de théâtre.

On a rencontré des Blancs de la génération qui pleure, nostalgique du bon vieux temps de la Rhodésie. On a rencontré des plus jeunes, qui en sont venus à reconnaître que le festival est bel et bien une bonne chose pour les Zimbabwéens, et pas seulement une faveur pour un gouvernement corrompu. Il y a de plus en plus de spectacles locaux, qui traitent de sujets précédemment tabous - créant ainsi un dialogue, des larmes... un peu de réconciliation et surtout, de l'espoir.

On a rencontré des super-doués à Chitungwiza, qui ont un grand festival à 30 minutes de chez eux (le HIFA) auquel ils peuvent aspirer à participer.

On a rencontré des Noirs qui se servent de leur art pour sauver leur pays (et même leur continent) comme le monsieur qui enseigne le théâtre aux « artistes en détention » (prison). Ou le poète qui voyage à l'étranger afin d'interpréter la poésie africaine pour l'Ouest, donnant son point de vue sur les situations au Soudan, au Congo... le dilemme du sida, et autres.

On a rencontré une Allemande (qui travaille en aide humanitaire) qui s'est fait battre, est retournée chez elle, mais est revenue au Zimbabwe quelques mois plus tard tellement elle aime le pays.

On a rencontré des Africaines en position de dirigeantes, ou qui tiennent leur place au sein des équipes techniques. J'ai donné $300 à la directrice technique à la salle où on a joué : une Blanche, aussi zimbabwéenne qu'on puisse être, d'une humanité exemplaire, et qui prend soin de la communauté de toute sortes de manières. Elle a refusé mon cadeau, mais quand je lui ai dit que j'espérais qu'elle le partage sagement, elle m'a dit que ce serait avec un organisme avec qui elle travaille et qui s'occupe des enfants handicapés.

En passant, j'ai donné de l'argent que je n'ai pas. Pour ceux qui voudraient nous aider à noircir le rouge dans notre budget, il n'est pas trop tard. Les dons peuvent se faire en cliquant sur le lien au bas de cette page.

Je suis ravie d'avoir réussi ce projet; j'ai pu partager Victoria... mais j'ai pu aussi rencontrer des gens fascinants. J'ai pu aider des Zimbabwéens - pas seulement moralement, mais matériellement - et j'ai pu partager tout cela avec des journalistes nationaux, et donc avec les publics québécois et canadien.

Je suis encouragée par ce festival qui jouit d'un succès croissant et qui appartient aux Africains. En tant qu'individu, je ne peux pas redresser les torts dans un pays instable (je ne suis que Dulcinée, pas Don Quichotte) mais je PEUX renforcer ce qui est bon et solide. Je crois que c'est l'attitude que l'Ouest devrait adopter par rapport à l'Afrique.

J'aimerais remercier personnellement et au nom de ma compagnie, toutes les personnes qui nous ont aidé, de quelque façon que ce soit. dans ce projet :

J'achève donc ce journal en artiste fatiguée mais heureuse.

Dulcinée

PS - un peu d'histoire (subjective) :

On a appris que le Zimbabwe était un paradis terrestre, avec tout ce qu'on pourrait vouloir : ressources naturelles en masse, terre riche, climat idéal. Les Anglais se sont installés bien confortablement, créant de l'opportunité pour tous - mais le racisme était omni-présent. Les Noirs étaient séparés des Blancs et perçus comme inférieurs.

Mugabe était un grand libérateur (rival de Mandela). Les années 1980-85 étaient belles et prometteuses. Mais Mugabe est allé bien trop vite dans les changements radicaux, et il n'avait pas la stabilité mentale pour assumer ce qu'il avait à faire. Il a ouvert une boîte de Pandore (avec la redistribution des terres) et il a perdu le contrôle, ce qui a entraîné sa tentative tragique de se maintenir au pouvoir, laissant son pays dégringoler.

Ça me fait penser à l'éducation pleine d'amour qu'a eue Obama... une chance aussi qu'il est né assez récemment pour ne pas avoir vécu l'humiliation totale. OK, FINIE, la comparaison!

Le dollar zimbabwéen valait plus que le dollar US il n'y a pas si longtemps - sa chute spectaculaire m'est incompréhensible. On nous a donné des billets de $50,000,000,000 tout en riant (pour ne pas pleurer).

Un Zimbabwéen drôlement optimiste m'a dit fièrement : « on est le seul pays au monde où personne n'est endetté! Ayant touché le fond, on ne peut que remonter! »

Cliquez ici pour plus d'information sur le Festival International des Arts d'Harare.